In fine, c’est l’autonomie scientifique et pédagogique des établissements – reconnue par tous les dispositifs législatifs depuis la loi Faure de 1968 en passant par la loi Savary de 1984 – qui s’en trouve profondément transformée dans le sens d’un ajustement des formations et de la recherche à des « bassins d’emploi » où bien encore aux intérêts bien compris d’un mécénat, dont la logique sous-jacente demeure, quoiqu’il puisse en protester, largement mercantile. En résumé, et conformément au discours et à la représentation du monde actuellement portés par la Droite française (Sarkozy et le MEDEF pour faire court), il s’agit non pas tant de transformer les universités en entreprises ès qualités que, plus subtilement, les homologuer réciproquement. L’enseignement supérieur produit en effet de la force de travail (des diplômés), avec cette dimension supplémentaire, que la fraction la plus « élevée » constituera le vivier du haut encadrement politique et scientifique, dont l’une des fonctions est aussi d’assurer la reproduction, économique, sociale, symbolique, politique, culturelle, de la formation économique et sociale (FES) de notre pays.

Cette fonction de reproduction élargie (économique et symbolique-culturelle) de notre FES, est en particulier assurée par l’enseignement supérieur (mais aussi et plus globalement par le système éducatif en sa totalité), n’est pas vraiment nouvelle, puisqu’elle a son origine dans la Révolution de 1789 et qu’elle a été réaffirmée à la Libération avec le programme du Conseil national de la Résistance. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la nécessité d’un ajustement à la phase actuelle de la mondialisation capitaliste – mondialisation qui a commencé dès le XIXe siècle.
Cette exigence d’ajustement implique une restructuration du dispositif public de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR), qui n’a pas attendu la LRU pour être entamée, et se distribue selon plusieurs facettes. Une première, généraliste s’atteste dans la création de la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF) [2]  et une seconde, plus spécifique, dans la création de l’Agence nationale de la recherche (ANR) puis dans la guirlande qui en a été développée dans l’onde de la loi sur la Recherche votée en avril 2006, avec la création des Pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES), de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES), etc. De ce point de vue la LRU est plus une cerise sur le gâteau, un couronnement.
Cet ajustement, n’implique pas, comme une conséquence apodictique (i. e. absolument nécessaire) la totale privatisation du service public de l’ESR. Le gouvernement actuel et plus globalement l’État n’y a aucun intérêt. C’est que l’ESR comprend des institutions économiquement, politiquement, culturellement et symboliquement cardinales pour le pouvoir d’État et qu’il n’est pas question de les céder totalement au « marché » et à sa « main invisible » (la transcendance à ses limites) et que, de surcroît, la majorité de la communauté universitaire enseignante n’y est pas favorable, y compris sa fraction la plus libérale, dont la CPU est, me semble t-il l’expression. Ceci s’explique d’abord, selon moi, par le fait que la tradition « libérale », ou mieux, « libériste » – au sens de l’utile distinction que procure l’italien entre liberismo (libéralisme économique) et liberalismo (libéralisme politique) [3] – n’est pas, pour des raisons culturelles, très puissante au sein de la Droite française. Celle-ci est plutôt façonnée par la tradition bonapartiste, avatar du césarisme (cf. la conception de l’élection présidentielle comme « le rendez-vous d’un homme avec le peuple » qui a vécu jusqu’à Chirac au moins et qui eut également les faveurs de Mitterrand).
Cette absence se traduit par un mixte, assurément impur, de libéralisme, d’autoritarisme et de dirigisme, dont on retrouve la trace dans la quasi-totalité des dispositifs évoqués plus haut. À cet égard les statuts-type des PRES sont très expressifs de ce mélange avec, déjà, un conseil d’administration restreint et une minoration conséquente de la place des usagers et des personnels, y compris et surtout des enseignants-chercheurs. J’ajoute que lors de la constitution des PRES le ministère a explicitement insisté pour que ceux-ci optent pour le statut d’Établissement public de coopération scientifique (EPCS) plutôt que pour le statut de fondation de droit privé par exemple – comme quoi la liberté à des limites… Cette restriction me paraît symptomatique d’une culture de l’État (mais pas nécessairement jacobine) extrêmement prégnante et qui ne paraît pas devoir se démentir.
On pourra objecter le fait que Sarkozy et sa politique se positionnent explicitement dans une logique de « rupture », revendiquant leur atlantisme et leur « libér(al)isme ». Certes. Mais il me semble que cette rupture vise essentiellement son propre camp politique qui est loin d’être homogène et de lui être acquis, un camp avec lequel il doit donc composer et dont il cherche à conquérir « l’hégémonie » (Gramsci). Et puis, comme il se peut constater, encore aujourd’hui, le « libér(al)isme » n’est nullement incompatible avec l’autoritarisme (bien au contraire).
Ce que la LRU met donc en place, c’est un changement des modes de « gouvernementalité » des établissements universitaires afin d’assurer leur compatibilité avec celle des PRES, dont j’ai rappelé l’insistance du ministère à privilégier le statut d’établissement public (EPCS) mais aussi renforcer la maîtrise politico-administrative des établissements d’ESR. Ce qui est escompté, avec des CA plus restreints, c’est précisément leur caractère plus résolument administratif et partant leur homogénéisation, de manière à faciliter la gestion tant politique qu’administrative. La LRU est donc le complément indispensable des PRES, son opérateur d’effectivité, et réciproquement, les PRES sont la doublure de la LRU (comme un manteau). L’AERES construira et renforcera la liaison entre les deux par le truchement de l’évaluation scientifique et administrative des établissements et des structures de recherche.
Ce qui est relativement aberrant, mais compréhensible en définitive, c’est qu’une majeure partie des actuels responsables universitaires, au premier rang desquels les présidents d’université, est persuadée, avec une candeur confondante de naïveté, qu’ils vont enfin pouvoir être maîtres chez eux, qu’enfin ils auront les clés de leur (petit) royaume. Cela me suggère, de manière saisissante, un parallèle avec le mot d’ordre sarkozyste d’une France de propriétaires…
Cette re-féodalisation de l’enseignement supérieur qui se met en place depuis quelques temps désormais et dont la LRU n’est que le dernier missile en date, ne doit donc pas nous faire oublier que le caractère démocratique de l’université, demeure un acquis récent et surtout précaire et partiel, un problème en somme. Il faut distinguer la question institutionnelle de la démocratie des instances et la question de la démocratisation effective de l’accès à l’enseignement supérieur qui reste encore à réaliser, c’est-à-dire aussi à penser, et qui ne doit surtout pas être confondue avec la massification. Il ne faut pas non plus mésestimer le fait que cette démocratisation est combattue par une fraction significative du milieu universitaire. Mais, le pire, car il y en a un, réside en ce que ce sont beaucoup de ceux qui se sont naguère battus contre le mandarinat, qui l’exhaussent aujourd’hui, sous couvert d’une justice immanente, c’est-à-dire et en vérité, d’un ajustement à la phase actuelle de la mondialisation capitaliste.
Cette re-féodalisation, pour spécifique qu’elle soit, ne se limite pas au seul secteur de l’ESR. Plus globalement elle peut s’observer et s’attester dans et par la reconfiguration de l’organisation politico-administrative de notre pays, (re-)lancée par Raffarin dès 2002 avec l’« Acte 2 » de la décentralisation. À bien y regarder en effet, la décentralisation sauce raffarine a plutôt consisté en une dissémination et en une re-centralisation à des échelons intermédiaires de segments cédés par le pouvoir central, lequel maintient toutefois quelques monopoles essentiels (la violence légitime notamment).
Cette re-féodalisation s’anticipe également dans la « rénovation » de la fonction publique, et notamment celle de l’État (FPE), qui figure dans les projets du gouvernement et dont Sarkozy a esquissé les linéaments à Nantes en septembre 2007. La FPE est massivement composée de personnels de catégorie A, parmi lesquels les enseignant-e-s (du premier degré au supérieur) sont majoritaires. Or, on précisera que, pour ce qui concerne l’Éducation nationale, la décentralisation raffarine a essentiellement consisté à transférer (autoritairement) des personnels de catégorie C, notamment les techniciens et ouvriers de service (TOS) des collèges et lycées, vers la fonction publique territoriale (FPT). Il ne paraît pas incongru de penser que l’on s’achemine vers une reconfiguration globale de la FPE dans le sens d’une césure horizontale, qui aurait pour conséquence de « dégager » l’ensemble des catégories B et C, dont les effectifs sont comparativement faibles que les catégories A, vers la FPT, ou alors vers une « fonction publique (de) contractuel(le)s », et de restreindre ainsi la FPE à la seule catégorie A, la transformant ainsi en « fonction publique d’encadrement », dont le caractère « politique » sera renforcé, moyennant quelque carotte (indemnitaire).

Vincent Charbonnier

Notes
[1] À cet égard, il faut être prudent et ne pas tomber dans les ornières d’une dénonciation généralisée, qui déduit, trop hâtivement selon moi, une privatisation totale des universités et de l’enseignement supérieur à court terme comme étant l’un des buts de la LRU. Il me semble que les choses sont plus complexes et que rien n’est moins sûr, j’y reviendrai plus loin. Signalons que la Conférence des présidents d’université (CPU) ne revendique nullement la privatisation et que, Michel Lussault, actuel président de l’université de Tours et vice-président de la CPU, a déclaré que, la mise en œuvre par un établissement public de financements originaires du privé est une forme de publicisation de ceux-ci. Cette position, vraiment subtile, témoigne d’une véritable réflexion de la part de la CPU, et ne peut pas être récusée d’un simple revers de manche.

 [2] La « philosophie » de la LOLF peut se résumer, schématiquement, comme l’exigence de faire strictement coïncider les actions et leur coût financier, de faire coïncider la justice (politique et morale d’une action), son intérêt social en somme, avec sa justesse comptable et financière au nom du principe économique de rentabilité plus ou moins inspiré de Leibniz (le maximum d’effet avec le minimum de dépense).
 [3] Cf. les précisions d’André Tosel, Démocratie et libéralismes. Paris : Kimé, 1995, p. 68 sq.